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LE PLACEMENT FAMILIAL N'EST PAS UNE ADOPTION.

par Marie-France LAMBERT, Psychologue, directrice du service Parcours d'Accueil

 

Le placement familial et l'adoption présentent des similitudes en ce qui concerne la procédure de sélection de la famille accueillante ou adoptante, l'intégration d'un enfant ayant un passé différent, la crise d'identité de l'adolescent accueilli ou adopté ...  Toutefois, entre ces deux formes d'aide à l'enfant en mal de famille, existe une différence marquante : la filiation et les relations entre l'enfant et ses parents de naissance sont maintenues dans l'accueil, elles sont rompues par l'adoption.  Corollairement, la société maintient son contrôle et donne un subside d'entretien en cas d'accueil; ce qui n'est pas le cas pour l'adoption.

Le but du placement familial est de procurer à l'enfant un milieu de vie familial pendant toute la période durant laquelle ses parents ne peuvent pas le lui offrir eux-mêmes.

Le placement familial est donc provisoire.  S'il se prolonge, son objectif est de préparer le jeune à son intégration sociale tout en l'aidant à accepter son passé et à intégrer ses différentes attaches familiales.

Comment des parents en arrivent-ils à demander un placement familial pour leur enfant, ou plus souvent à y être contraints?

On peut le comprendre en écoutant l'histoire particulière de ces parents.  Parmi eux, on rencontre des marginaux sociaux qui n'ont jamais connu de vie de famille eux-mêmes et qui ont rêvé de réparer leur propre vie en réussissant à élever un enfant; on trouve aussi des personnes limitées mentalement qui ne se sont pas rendu compte au moment de concevoir l'enfant qu'elles ne seraient pas capables de l'élever; ainsi que des malades mentaux pour qui l'enfant fait partie de leur névrose ou de leur psychose; on rencontre également des personnes qui ont un comportement réprouvé par la société ou néfaste pour l'enfant (délinquance, prostitution, alcoolisme ou drogue) ...

Tous ces parents ont souvent "essayé" de vivre avec leur enfant, et cela a échoué.  Ils se sont sentis ou se sont montrés dépassés par la responsabilité matérielle et la charge affective de l'enfant.  Ils ont demandé eux-mêmes ou bien ils ont été forcés d'accepter la séparation de cet enfant.  Ils souffrent souvent de manière assez massive de leur incapacité, parce qu'ils revivent en tant que parents ce qu'ils ont eux-mêmes souvent vécu en tant qu'enfant.  Ils sont ambivalents à l'égard de cet enfant dont l'existence et le placement témoignent de leurs problèmes.  Ils focalisent sur eux la réprobation sociale, et sont tentés de fuir cette situation si angoissante et si dévalorisante pour eux.  A d'autres moments, ils veulent garder emprise sur leur enfant en marquant leur opposition et en refusant toute collaboration.

Dans notre société, il est actuellement rare que l'un de ces parents veuille se retirer clairement et complètement de la vie de son enfant dès que les difficultés apparaissent, et le donner tout de suite en adoption.  Non seulement ils gardent l'espoir de devenir capables d'assumer l'enfant (ils ont l'espoir d'évoluer et/ou de guérir) mais aussi ils ne veulent pas que leur enfant leur reproche un jour de l'avoir abandonné, comme eux-mêmes le reprochent à leurs propres parents.  Ce n'est qu'après un certain nombre de mois ou d'années que leur position se clarifie.  Certains redeviennent aptes à vivre avec l'enfant et le reprennent à la maison; d'autres acceptent son placement dans la famille qui l'accueille et y collaborent tant bien que mal; d'autres encore disparaissent et fuient tout contact avec leur enfant; un certain nombre, enfin, se retire définitivement et donne son accord pour l'adoption de l'enfant.

Dans l'accueil, la réalité et la légitimité des relations parents-enfant sont respectées, même si cela entraîne une situation peu ordinaire et même paradoxale à vivre pour chacun.

En effet, les parents tout en gardant l'autorité parentale et le pouvoir de prendre certaines décisions importantes pour leur enfant, ont de réelles difficultés à rester "parents" dans la situation de placement.  Quant à l'enfant qui connaît et porte le nom de ses parents, il ne peut pas s'identifier tout à fait à eux puisqu'ils se sont montrés incompétents et parfois fautifs à son égard.  Malgré cela, le placement familial va résister à "normaliser" à tout prix la situation de l'enfant accueilli : on ne va pas éviter les parents de l'enfant ni gommer ses différences avec sa famille d'accueil; celui-ci va continuer à porter le nom de ses parents, à recevoir leur visite, à être suivi par un service social ...

En dehors de cas où il faut limiter ou interrompre les contacts parents-enfant parce qu'ils sont contre-indiqués, le placement familial s'efforce de rendre ces contacts satisfaisants et constructifs pour l'avenir de l'enfant.  Si celui-ci a le droit de conserver sa filiation et des relations avec ses parents de naissance, il a également le droit de recevoir une aide appropriée pour pouvoir comprendre et intégrer son histoire particulière (qui n'a pas que des côtés négatifs); il doit pouvoir compter sur un soutien spécifique pour aménager ses relations entre sa famille de naissance et sa famille d'accueil; il doit aussi être assuré de la protection active de ceux qui l'entourent au cas où les tensions, que sa situation engendre, deviennent trop fortes pour lui.

Dans l'optique du placement familial, la famille accueillante devient donc une "parenté additionnelle" offerte à l'enfant, parenté dont il se nourrit affectivement pour grandir et devenir adulte.  Le placement familial, qui demande beaucoup d'énergie, de tolérance et de désintéressement à la famille d'accueil, n'est donc pas un tremplin vers l'adoption, ni une adoption provisoire ou déguisée : son objectif n'est pas de re-constituer une parenté pour l'enfant, mais de l'aider à grandir en connaissant ses origines et en les assumant.